
Le train avait été annulé.
C’était encore la nuit, cette heure incertaine où la ville flotte entre deux respirations, quand le silence du matin s’installe avant le tumulte du jour. J’étais là, devant cette gare fermée, un peu perdu. La lumière crue des néons découpait des ombres fatiguées sur le béton humide. Un panneau affichait en lettres rouges : train supprimé. Ce simple mot me coupa net dans mon élan, comme si le destin s’amusait à me tester une fois encore.
Il fallait pourtant que je parte. Aix-en-Provence m’attendait. Enfin… pas vraiment m’attendait, mais j’avais promis d’y aller. Les préparatifs d’un mariage entre Aix et Brignoles. Des amis proches, un moment censé être joyeux, léger. Mais en moi, tout pesait. J’étais à une période trouble de ma vie, un entre-deux flou où chaque pas semblait incertain, chaque décision bancale. Partir ou rester. Se battre ou lâcher. Avancer sans savoir où.
À cinq heures du matin, dans cette rue vide, un espoir sur mon écran de téléphone : j’ai trouvé un car. Il partait pour Marseille, avec un arrêt improbable quelque part sur ma route. C’était une solution de fortune, un plan B. Et peut-être que ma vie, à ce moment-là, n’était plus qu’une succession de plans B.
Je me suis assis près de la fenêtre. Le moteur s’est mis à ronronner, et la route a commencé à dérouler son ruban d’asphalte gris sous le ciel pâle. Les paysages défilaient sans que je les voie vraiment. Des champs, des silhouettes d’arbres, des villages à moitié endormis. Tout semblait lointain, un peu flou, comme mon propre reflet dans la vitre.
Je repensais à ce que je fuyais, à ce que je cherchais. Peut-être rien d’autre qu’un souffle, une respiration, un moment pour me retrouver. Il y a des jours où l’on ne part pas pour arriver quelque part, mais simplement pour ne pas rester là où l’on est.
Quand je suis enfin arrivé à Aix-en-Provence, le soleil commençait à percer. La chaleur du Sud avait ce quelque chose de réconfortant et d’agressif à la fois - elle te prend tout entier, sans te laisser le choix. Puis à Brignoles, je profite d'un moment de libre, et je suis parti marcher. Pixel 6 en main et Sony en poche, comme toujours.
Je marche souvent quand je cherche à comprendre. Ce jour-là, c’était encore plus vrai. J’avais besoin d’aligner mes pas avec mes pensées, d’ancrer mon trouble dans quelque chose de tangible.
Brignoles s’offrait à moi dans sa simplicité : ruelles étroites, façades écaillées, linge suspendu aux fenêtres, vieilles portes disjointes. J’aimais cette beauté imparfaite, celle des villes qui ne se maquillent pas pour plaire. À chaque coin de rue, une trace du passé, une cicatrice, un éclat de lumière.
Je photographiais sans réfléchir, suivant mon instinct, m’arrêtant au gré des ombres. Les marches d’un escalier, un chat tapi dans une entrée, une vieille enseigne rongée par le soleil. Et puis, au détour d’une ruelle, je suis tombé sur elle.
Une porte. Ou plutôt, un visage sur une porte.
L’image m’a arrêté net. Une porte ancienne, rongée par le temps, encadrée de pierres brutes. Et sur cette porte, peint avec une précision presque douloureuse, un visage. Un regard immense, sombre et lumineux à la fois. Les yeux fixaient le passant, comme s’ils guettaient quelque chose depuis l’autre côté.
J’ai ressenti un choc. Un de ces instants suspendus où le monde semble se taire autour de vous. J’ai avancé d’un pas, lentement. Les traits du visage se dessinaient avec force : les ombres, les hachures, la texture du bois sous la peinture. Il y avait dans ce regard quelque chose d’humain, de profondément vrai. Ni triste, ni en colère. Juste… habité.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, immobile. Il y avait dans cette rencontre quelque chose d’intime, presque dérangeant. Comme si cette porte me voyait autant que je la voyais. Comme si elle savait.
Et soudain, tout a pris un sens.
Ce regard, c’était celui que je fuyais depuis des semaines. Le mien.
Celui que je n’osais plus affronter dans la glace le matin. Celui qui portait trop de fatigue, trop de questions sans réponse. Il y avait dans cette peinture un miroir, un rappel brutal que, parfois, la vie nous parle à travers ce que nous croisons par hasard.
Je me suis accroupi pour mieux voir. Le bas de la porte était écaillé, rongé par l’humidité. Quelques plantes s’étaient glissées entre les pierres, comme une promesse de persistance. Tout était là : la ruine et la renaissance, la fragilité et la force.
J’ai levé mon appareil. Pas pour « faire une belle photo », mais pour garder une trace. Une trace du moment où l’extérieur rejoint l’intérieur. Où le monde cesse d’être un décor pour devenir une résonance.
En appuyant sur le déclencheur, j’ai senti un léger apaisement. Comme si, en capturant ce regard, je me réconciliais un peu avec le mien.
Je me suis alors demandé qui avait peint cela. Un artiste de passage ? Un habitant ? Était-ce un cri ou un hommage ? Peu importe, au fond. Ce visage était là pour rappeler que les murs eux aussi peuvent parler, que les portes gardent mémoire de ce qu’on tait.
En repartant, j’ai pris conscience que ce moment, aussi simple soit-il, venait de marquer un point de bascule. J’étais venu à Brignoles pour un mariage - symbole d’union, de commencement - et je découvrais, dans une ruelle oubliée, une autre forme d’alliance : celle du regard qu’on porte sur soi et sur le monde.
Marcher à nouveau dans les rues m’a paru différent. Les couleurs semblaient plus vives, même dans le noir et blanc de mes pensées. Peut-être parce que j’avais cessé de chercher un sens. Peut-être parce que j’avais accepté, pour la première fois depuis longtemps, de me laisser regarder.
Le soir, en revoyant la photo sur l’écran de mon appareil, j’ai retrouvé ce même regard. Immuable. Profond. Et j’ai compris que cette image ne serait pas qu’un souvenir de voyage. Elle serait un repère. Une balise.
Il y a dans certaines rencontres, même les plus fugitives, quelque chose qui nous ramène à nous-mêmes. Ce n’est pas toujours une personne, parfois c’est un lieu, un visage peint, un éclat de lumière sur une porte. Quelque chose qui nous murmure : « Tu n’es pas perdu, tu es juste en chemin. »
Le lendemain, au milieu des discussions, je repensais à cette porte. Pendant qu'on discutait, moi je célébrais en silence une autre forme de retrouvailles : celle avec ce regard qui, pour la première fois depuis longtemps, ne me faisait plus peur.
Et depuis ce jour, chaque fois que je doute, je repense à cette ruelle, à ce visage peint, à cette lumière du matin.
Et je me dis que parfois, il suffit de se laisser regarder pour retrouver la route.