Ce n’est pas une série que j’ai cherchée. J'ai trié des photos et c’est elle qui m’a trouvé.
Un jour où tout semblait banal : marcher, regarder, passer.
Et soudain, le mot s’est imposé : passages.
Il y en avait partout.
Dans les rues, dans les ombres, dans les visages.
Le monde entier semblait traversé d’entre-deux.
J’ai commencé à photographier sans plan, comme on écrit un journal intime à ciel ouvert.
Chaque image, une respiration.
Chaque cadre, un seuil.
La première photo, c’est une porte.
Fermée.
Peinte à moitié, griffée par le temps.
Les barreaux ne protègent plus rien.
Ils disent seulement : tu ne passeras pas.
Mais la lumière, elle, passe.
Elle découpe la grille, caresse la pierre.
C’est par elle que tout commence : un mur, et pourtant une ouverture.
La deuxième, c’est un couple.
Ils s’enlacent sur un pont, inconscients du monde.
Leur amour fait office de passage : entre deux âges, deux rives, deux certitudes.
Leur silhouette douce contraste avec la rugosité du parapet.
Leurs corps forment une arche.
C’est une porte humaine, fragile et belle.
La troisième, c’est le ciel.
Pas un ciel vide, mais un ciel habité de lumière.
Les nuages s’ouvrent comme un rideau, laissant passer un faisceau.
Le bitume, les lampadaires, la ville tout entière semblent s’incliner devant cette brèche dans le gris.
C’est le passage vers le haut, celui qu’on ne maîtrise pas.
Un rappel : il y a toujours plus haut que soi.
La quatrième, c’est un banc.
Un homme assis, une femme debout.
Entre eux, un arbre.
Entre eux, un silence.
On devine une conversation interrompue ou une attente.
Leurs gestes hésitent entre distance et présence.
L’ombre des branches s’étire sur le trottoir : la vie continue, même quand on se tait.
La cinquième, enfin, ce sont les oiseaux.
Un envol minuscule dans un ciel immense.
Les points noirs dessinent la liberté.
Ils ne fuient pas : ils passent.
Dernier passage : celui de la terre au ciel.
Fin et commencement confondus.
J’ai appelé cette série Passages parce qu’elle parle de tout ce qui glisse entre nos certitudes.
Le visible et l’invisible.
Le proche et le lointain.
Le présent et ce qui s’en échappe.
Chaque photo s’ancre dans la ville.
Mais la ville n’est qu’un décor : ce qui m’intéresse, c’est le mouvement intérieur.
Celui du regard, du temps, du lien.
Le noir et blanc s’impose pour moi comme toujours.
Il simplifie.
Il oblige à aller à l’essentiel : la lumière, les formes, les respirations.
Dans le premier cliché, la lumière découpe la grille comme un pinceau de vérité.
Dans le deuxième, elle enveloppe les amants d’une douceur presque picturale.
Dans le troisième, elle tombe du ciel comme une promesse.
Dans le quatrième, elle sculpte le silence.
Et dans le dernier, elle dissout tout : plus de repères, juste le ciel et le vol.
Le cadrage est volontairement vertical pour les trois du centre.
Comme une suite de colonnes, de portes.
Les images dialoguent entre elles : la grille et le couple, le ciel et les oiseaux, l’homme et la femme sous l’arbre.
Entre chacune, un souffle.
Un passage.
Techniquement, rien d’extraordinaire.
Mais ce qui fait la force d’une série, c’est la cohérence du regard, pas la perfection du tirage.
J’ai cherché la continuité : les ombres s’appellent, les lignes se répondent.
Chaque photo porte un écho de la précédente, comme une marche vers l’invisible.
Cette série parle de nous.
De ce que nous traversons sans toujours le voir.
Les portes que nous ne poussons pas.
Les rencontres que nous effleurons.
Les silences que nous habitons.
Les départs que nous ne nommons pas.
La vie n’est qu’une succession de passages :
du seuil d’une maison à celui d’un amour,
d’un regard à un autre,
d’une lumière à une ombre.
Et la photographie, au fond, n’est qu’un art du passage.
Elle arrête ce qui fuit, mais ne retient rien.
Elle fixe un instant pour mieux nous rappeler qu’il est déjà loin.
Je pense revenir souvent à cette série.
Elle m’aidera à comprendre que tout est transitoire : la peur, la beauté, la présence.
Rien ne s’immobilise vraiment.
Même la pierre, un jour, s’effrite.
Ces cinq images me rappellent une leçon simple : on ne possède pas le monde, on le traverse.
Et chaque passage mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce qu’un instant.
Je regarde encore la dernière photo : et puis les oiseaux s’éloignent, minuscules, libres.
Il n’y a plus ni murs, ni visages, ni trottoirs.
Juste le ciel.
Le passage ultime.
Et je me dis que c’est peut-être ça, photographier : chercher la trace du passage dans ce qui semble immobile,
voir la vie glisser dans la pierre,
entendre le temps respirer.
Chaque photo, comme chaque être,
n’est qu’un seuil vers une lumière plus grande.
